dimanche 11 décembre 2011

C'est un beau roman...

Au loin, on entendit des bruits sourds de sabots qui martelaient la terre meublée, puis bientôt une calèche apparut, perturbant le paysage nocturne de la campagne de Cutterbery. Les chevaux s'arrêtèrent au bout du chemin, soulevant un nuage de poussière derrière eux. Le cocher fit signe aux deux jeunes gens qui attendaient, sans qu'un seul son ne franchît ses lèvres. Ils étaient une fille et un garçon, elle peut-être quinze ou seize ans, une robe bleu nuit d'une étoffe la plus simple qui fût, lui d'un âge plus mûr, sobre mais élégant. Leurs apparences contrastantes signaient leur différence d'origine, l'un de famille modeste, l'autre de famille bourgeoise. Ils étaient accompagnés d'une malle chacun, que le cocher chargea sur la toiture. Leur départ fut rapide, silencieux, et bientôt derrière eux, le paysage fut absorbé par la nuit...


À Lou.

Est-ce qu'on peut être nostalgique de quelque chose que l'on a jamais connu ? Les bals, les courtisans, les fugues, l'Angleterre comme on la lit chez Jane Austen... Ou nostalgique de quelque chose que l'on a vécu, mais dont on ne se souvient plus très bien ? J'ai des bribes de sensations, des étincelles de souvenirs qui tournent en rond dans ma tête. J'ai les souvenirs d'une longue avenue avec un petit trottoir, de la neige sale sous mes pieds, un parapluie à la main. J'arrive devant une résidence, et je lève les yeux vers la grande baie vitrée ouvrant sur un salon vide. Parfois, il est là, devant son balcon, qui m'attend. Je franchis la grille, traverse la petite cour où les voitures sont garées sur les lignes jaunes (interdiction de stationner, messieurs dames), puis sonne à l'interphone. En haut de l'escalier, de l'autre côté de la porte, un appartement un peu vide, une table en verre et des bonbons en chocolat, un grand lit, du lait pour moi dans le frigo.

En soi, rien n'a changé (à part la bouteille de lait dans le frigo). Tout est pareil, à la subtilité près que tout est différent. Parce que je ne suis plus venue depuis plusieurs mois, mais que le monde ne s'est pas effondré pour autant. Parce qu'on marche à une certaine distance de l'autre dans la rue, mais qu'on a toujours ce même bracelet qui nous lie. Parce qu'on ne peut plus dire certaines choses à voix haute, mais qu'on se trahit par nos petits regards dans le vide et les haussements de lèvres inconscients. Parce qu'on est deux personnes bien à part, mais qu'on n'a pas changé pour autant.

Ces poussières de nous, dont je me souvenais avec peine, reviennent peu à peu. Je les laisse se reconstituer derrière moi, l'âme paisible, avec la certitude que même s'il est clos, c'est un beau chapitre, dans un beau roman qui est loin d'être achevé.

— 11 décembre 2011