jeudi 12 novembre 2015

C'est comme ça que tu me troues la tête, si tu veux savoir.

J'comprends pas. Cette tendresse qui se dégage de lui dans les moments les plus inattendus. Ce baiser doux et son sourire aux lèvres juste avant qu'il s'endorme dans mon sac de couchage. Son bras autour de mes épaules et sa grande main qui vient chercher mes doigts au détour d'une station de bus.

Et à côté de ça, dès qu'il a un peu trop bu, des mots forcés, des gestes sans finesse et une lueur cruelle dans ses yeux. Des mots durs mais des mots qui ne mentent pas. « Moi, je veux plus jamais être un mec sympa. » Et j'ai envie de lui dire, "C'est pas une raison pour brusquer les filles, mon louison, mais qu'est-ce que je peux faire pour que tu comprennes que le monde est encore grand et que t'as encore plein de choses à découvrir ? Des jolies choses qui te donneront envie de sourire, et plus jamais tu sortiras une seule goutte de sang de ton bras" mais il est pas en état de m'écouter alors je dis rien.

Et ce que j'comprends pas, c'est pas tout ça, c'est le fait que quoiqu'il fasse, mon coeur reste stoïque. Et quand j'essaie de me souvenir de sa douceur, y'a pas cette flamme de chaleur qui vient m'englober. Je me sens juste encore plus seule. Et quand j'essaie de me souvenir de quand il me fait l'amour comme si c'était sa dernière fois, avec urgence et désespoir, y'a pas non plus cette sensation d'avoir fait quelque chose de beau. Je me sens juste encore plus indifférente.

Mot vers le pôle Nord.


J'ai couru, couru jusqu'en bas de chez toi en empruntant ce chemin si souvent parcouru. J'ai couru à en perdre haleine, impatiente, et je suis arrivée en bas de ta porte. Pour pouvoir te parler à coeur ouvert et te dire : merci. Merci parce que j'ai été heureuse, et grâce à toi j'ai grandi. Chaque jour je change un petit peu. Merci pour tout, parce qu'enfin, je vois un autre chemin tracé devant moi et je t'ai vraiment laissé derrière. Merci et au revoir.

Mais ça, en fait, c'est ce que j'imagine dans ma tête, parce que quand j'ouvre les yeux, je suis dans le train qui me ramène à Paris, et par la fenêtre je ne vois rien d'autre que la nuit qui tombe. Et si j'avais de l'attention à prêter au monde extérieur, je pourrais voir mille autre choses, mais tu m'obnubiles l'esprit. Et à ce moment-là, dans mon coeur comme dehors, je sais juste qu'il fait noir.

Je la connais très bien, la vérité. Je ne suis pas prête, et si je devais te dire merci aujourd'hui, silencieusement, mes yeux crieraient "donne-moi une deuxième chance de t'emmener au Paradis, comme je te l'avais promis, chou". Oui parce que ce verre à l'Ours Bar, rue du Paradis, jamais on ira le prendre, maintenant.

Je referme les yeux. Et je sais qu'un jour arrivera où je pourrai tout te dire sans tristesse. Il n'est pas si loin ce jour-là, je le sens, tu sais. Même si je ne vaux plus la peine qu'on ait une conversation sérieuse « puisqu'on n'est plus ensemble », moi je ferai cet effort pour toi, et je te laisserai sans doute ni regret. Alors à bientôt.

mardi 31 décembre 2013

Storybook

 
Eh, toi. Oui, toi. Tu m'as l'air bien jeune, quel âge as-tu ? Veux-tu que je te raconte une histoire ? C'est peut-être mon histoire, ou peut-être celle de quelqu'un d'autre. Peut-être que c'est les deux, une histoire commune à tous, mais oubliée, ou censurée... Oui, oubliée, ou censurée... Excuse-moi si je radote, je suis vieux, tu sais. Alors, veux-tu que je te raconte une histoire ? La mienne ou celle de quelqu'un d'autre. Viens, monte sur mon bateau, je t'embarque.

Ca s'est passé ici, à cet endroit précis. Enfin là-bas aussi. Dans la région, tu vois. Partout en même temps. On était jeunes et puis on savait pas ce que la vie attendait de nous. On pensait savoir ce qu'on attendait de la vie, par contre : s'amuser, infiniment. Apprendre, profiter, rire, tous ces mots qui prennent une texture ensablée dans ma bouche aujourd'hui. J'avais une fille, et je ne te parle pas d'une de mes enfants. Je l'avais dans mon cœur, toute entière, elle me rongeait de l'intérieur. Elle m'apportait du bonheur en bouteille, un soleil aveuglant.

On était jeunes, et puis on savait pas ce que la vie attendait de nous. J'avais l'Amour à la bouche, aux tripes, partout. Quoi ? Je me répète ? Excuse-moi si je radote, je suis vieux, tu sais. Partout, j'aime beaucoup ce mot parce qu'il sonne vrai : tout est partout. Ce mot est vivant : ressens-le. L'air est partout, et les sentiments, et les gens... et tout, tout se retrouve en ce monde. Alors, et cette fille, c'était ma première, je pensais que ça serait la seule. Même si je me doutais qu'il y en aurait d'autres après, je pensais que c'était la vraie, qu'elle allait rester toute une vie. Même aujourd'hui, je n'arrive toujours pas à déterminer si je me suis trompé.

Je l'ai toujours dans mon cœur, mais c'est comme une tornade. Parce que dans la bouteille, parfois, elle pleuvait. Oui, cette fille pleuvait. Des larmes à n'en plus finir, acides, qui brûlaient la peau, et des lames, tranchantes. À un moment donné, ça a fini par surpasser le soleil, ça l'a fait exploser, je ne sais plus. Quoiqu'il en soit, ça m'a fait mal, et pas une fois, pas deux, mais partout. Partout dans le temps, partout dans l'espace, ça m'a fait mal.

Et tu vois, cette fille, elle prenait les choses comme elles venaient. Elle était insouciante, et les choses sont devenues sérieuses et elle ne pouvait plus l'être. Insouciante, je veux dire. Elle m'a pris parce que j'étais là, au bon endroit au bon moment, elle a essayé de tout me donner mais elle n'a pas réussi. Parce que son cœur, il était rouillé de ne pas avoir été touché assez de fois, il grinçait. Il voulait pas s'ouvrir assez grand pour me laisser entrer dedans.

Elle m'a abandonnée au milieu du chemin, et j'ai perdu pied. Tout s'est cassé, la bouteille, le soleil, la pluie, il y avait de l'eau dans la bouteille, tu te souviens de la bouteille ? Tout s'est cassé, la bouteille en milliers de morceaux, et la tornade partout, c'était une tempête, elle m'a noyé. Partout.

Tu es toujours là ? Tu m'écoutes encore ? Merci. Ah après ça, tu veux savoir ce qu'il s'est passé ? Elle est allée huiler ses gonds en traçant son bonhomme de chemin, d'autres personnes, d'autres expériences. Il fallait plus que de l'huile de coude pour ça, il fallait de l'huile de partout, partout dans le temps, partout dans l'espace, et beaucoup beaucoup d'huile. J'aime beaucoup ce mot, partout, parce qu'il est vrai. Ressens-le, je te l'ai déjà dit ? Et après ça, son cœur, il était plus rouillé. Il brillait, il était retapé à neuf, et elle a compris : elle a compris qu'il n'y avait plus que moi dedans, que ça avait toujours été moi, et elle me l'a ouvert tout en grand. Son cœur, ses bras, son esprit. Elle m'a tout ouvert. Elle avait l'Amour qui lui débordait par les yeux.

Mais c'était trop tard. J'avais arêté de l'attendre moi, elle avait explosé. Tu comprends ? Vraiment, tu vois ? Tout était cassé je te dis. Elle était toujours là mais il n'y avait plus de bouteille. C'était l'Amitié, c'était l'habitude, c'était la jeunesse, mais c'était plus comme avant. Qu'est-ce que la vie attendait de nous ? On le savait pas, on a tous cherché à tâtons, on s'est croisés, perdus et retrouvés. Et cette fille, quand sont arrivés son bon endroit et son bon moment, moi je n'étais plus là. Alors elle n'a plus su quoi faire, elle a accepté encore plus d'huile, elle est allée partout, et moi je l'ai vu : trop, partout, alors elle est sortie de ses gonds. Son cœur, il n'avait plus de porte. C'était trop tard ! Tu comprends ? Plus de porte, il était béant, et tout le vent s'engouffrait dedans, tout, tout. Je l'ai vu : cette fille s'est envolée. Si je l'avais attendue, si elle m'avait attendu, on aurait peut-être fini par se trouver vraiment.


Au final, ce que la vie attend de nous, c'est ce qu'on attend de la vie. Qu'elle nous porte à des bons endroits, qu'elle nous montre des jolies choses. C'est nous qui décidons, il n'y a pas de destin. Et à force d'attendre que les choses se passent, voilà ce qui est arrivé. La vie veut des choses simples et belles, elle veut qu'on essaie de retrouver les bons endroits et les bons moments. C'est nous qui décidons. C'est notre choix. Voilà l'histoire. C'est peut-être mon histoire, ou peut-être celle de quelqu'un d'autre. Peut-être que c'est les deux, une histoire commune à tous, mais oubliée, ou censurée... Oui, oubliée, ou censurée...