Eh, toi. Oui, toi. Tu m'as l'air
bien jeune, quel âge as-tu ? Veux-tu que je te raconte une
histoire ? C'est peut-être mon histoire, ou peut-être celle de
quelqu'un d'autre. Peut-être que c'est les deux, une histoire
commune à tous, mais oubliée, ou censurée... Oui, oubliée, ou
censurée... Excuse-moi si je radote, je suis vieux, tu sais. Alors,
veux-tu que je te raconte une histoire ? La mienne ou celle de
quelqu'un d'autre. Viens, monte sur mon bateau, je t'embarque.
Ca s'est passé ici, à cet endroit
précis. Enfin là-bas aussi. Dans la région, tu vois. Partout en
même temps. On était jeunes et puis on savait pas ce que la vie
attendait de nous. On pensait savoir ce qu'on attendait de la vie,
par contre : s'amuser, infiniment. Apprendre, profiter, rire,
tous ces mots qui prennent une texture ensablée dans ma bouche
aujourd'hui. J'avais une fille, et je ne te parle pas d'une de mes
enfants. Je l'avais dans mon cœur, toute entière, elle me rongeait
de l'intérieur. Elle m'apportait du bonheur en bouteille, un soleil
aveuglant.
On était jeunes, et puis on savait pas
ce que la vie attendait de nous. J'avais l'Amour à la bouche, aux
tripes, partout. Quoi ? Je me répète ? Excuse-moi si je
radote, je suis vieux, tu sais. Partout, j'aime beaucoup ce mot parce
qu'il sonne vrai : tout est partout. Ce mot est vivant :
ressens-le. L'air est partout, et les sentiments, et les gens... et
tout, tout se retrouve en ce monde. Alors, et cette fille, c'était
ma première, je pensais que ça serait la seule. Même si je me
doutais qu'il y en aurait d'autres après, je pensais que c'était la
vraie, qu'elle allait rester toute une vie. Même aujourd'hui, je
n'arrive toujours pas à déterminer si je me suis trompé.
Je l'ai toujours dans mon cœur, mais
c'est comme une tornade. Parce que dans la bouteille, parfois, elle
pleuvait. Oui, cette fille pleuvait.
Des larmes à n'en
plus finir, acides, qui brûlaient la peau, et des lames,
tranchantes. À un moment donné, ça a fini par surpasser le soleil,
ça l'a fait exploser, je ne sais plus. Quoiqu'il en soit, ça m'a
fait mal, et pas une fois, pas deux, mais partout. Partout dans le
temps, partout dans l'espace, ça m'a fait mal.
Et tu vois, cette fille, elle prenait
les choses comme elles venaient. Elle était insouciante, et les
choses sont devenues sérieuses et elle ne pouvait plus l'être.
Insouciante, je veux dire. Elle m'a pris parce que j'étais là, au
bon endroit au bon moment, elle a essayé de tout me donner mais elle
n'a pas réussi. Parce que son cœur, il était rouillé de ne pas
avoir été touché assez de fois, il grinçait. Il voulait pas
s'ouvrir assez grand pour me laisser entrer dedans.
Elle m'a abandonnée au milieu du
chemin, et j'ai perdu pied. Tout s'est cassé, la bouteille, le
soleil, la pluie, il y avait de l'eau dans la bouteille, tu te
souviens de la bouteille ? Tout s'est cassé, la bouteille en
milliers de morceaux, et la tornade partout, c'était une tempête,
elle m'a noyé. Partout.
Tu es toujours là ? Tu m'écoutes
encore ? Merci. Ah après ça, tu veux savoir ce qu'il s'est
passé ? Elle est allée huiler ses gonds en traçant son
bonhomme de chemin, d'autres personnes, d'autres expériences. Il
fallait plus que de l'huile de coude pour ça, il fallait de l'huile
de partout, partout dans le temps, partout dans l'espace, et beaucoup
beaucoup d'huile. J'aime beaucoup ce mot, partout, parce qu'il est
vrai. Ressens-le, je te l'ai déjà dit ? Et après ça,
son cœur, il était plus rouillé. Il brillait, il était retapé à
neuf, et elle a compris : elle a compris qu'il n'y avait plus
que moi dedans, que ça avait toujours été moi, et elle me l'a
ouvert tout en grand. Son cœur, ses bras, son esprit. Elle m'a tout
ouvert. Elle avait l'Amour qui lui débordait par les yeux.
Mais c'était trop tard. J'avais arêté
de l'attendre moi, elle avait explosé. Tu comprends ? Vraiment, tu
vois ? Tout était cassé je te dis. Elle était toujours là
mais il n'y avait plus de bouteille. C'était l'Amitié, c'était
l'habitude, c'était la jeunesse, mais c'était plus comme avant.
Qu'est-ce que la vie attendait de nous ? On le savait pas, on a
tous cherché à tâtons, on s'est croisés, perdus et retrouvés. Et
cette fille, quand sont arrivés son bon endroit et son bon moment, moi
je n'étais plus là. Alors elle n'a plus su quoi faire, elle a
accepté encore plus d'huile, elle est allée partout, et moi je l'ai
vu : trop, partout, alors elle est sortie de ses gonds. Son
cœur, il n'avait plus de porte. C'était trop tard ! Tu
comprends ? Plus de porte, il était béant, et tout le vent
s'engouffrait dedans, tout, tout. Je l'ai vu : cette fille s'est
envolée. Si je l'avais attendue, si elle m'avait attendu, on aurait
peut-être fini par se trouver vraiment.
Au final, ce que la vie attend de nous,
c'est ce qu'on attend de la vie. Qu'elle nous porte à des bons
endroits, qu'elle nous montre des jolies choses. C'est nous qui
décidons, il n'y a pas de destin. Et à force d'attendre que les
choses se passent, voilà ce qui est arrivé. La vie veut des choses
simples et belles, elle veut qu'on essaie de retrouver les bons
endroits et les bons moments. C'est nous qui décidons. C'est notre
choix. Voilà l'histoire. C'est peut-être mon histoire, ou peut-être celle de
quelqu'un d'autre. Peut-être que c'est les deux, une histoire
commune à tous, mais oubliée, ou censurée... Oui, oubliée, ou censurée...