Il manque de tout — des faits, des sentiments, des émotions, des verbes conjugués au bon temps, des phrases bien tournées, un fil directeur qui tient la route, des liaisons — vraiment tout. C'est peut-être pas plus mal, que ce soit si brouillon, puisque mes souvenirs sont véritablement désordonnés, mais j'aurais aimé partager cette histoire avec vous, réussir à la raconter telle que je l'ai vécue. Dommage.
Je me suis toujours demandée comment j'en suis arrivée là. Complètement enivrée au bord d'un gouffre qui menace de me voler au monde. Et quand enfin je tomberai, ça sera la fin. Mais alors, n'aurait-il pas dû y avoir un début ? Cela a sûrement commencé le soir où j'ai cédé à cette passion brûlante qui m'a définitivement damnée. Non, ça c'était plutôt le début de la fin. Ce n'est pas ce début-là que je cherche. C'était peut-être avant alors, le soir de notre première fois. Non, en fait, je sais quand tout a commencé.
Le jour, où, tranquillement en train de m'installer dans l'avion, j'ai tourné la tête et j'ai croisé son regard, à soixante centimètres de moi. Ce regard que j'avais déjà croisé une unique fois sept ans auparavant, qui m'avait hypnotisée pour disparaître du jour au lendemain, me faisant croire que j'étais devenue folle au point de l'avoir imaginé. Alors j'ai encore tourné la tête un peu, et j'ai croisé un autre regard, quasiment identique au précédent si ce n'était pour la touche de dédain qui le touchait. Et croyez-moi, ce regard-là, j'avais eu le temps de m'y habituer au cours des septs dernières années. Des regards jumeaux appartenant à des yeux jumeaux figés sur des visages jumeaux, et qui me brûlaient.
On était bien parti pour au moins onze heures de vol, et j'avais pour voisin Nathan, qui ne se souvenait absolument pas de moi, contrairement à son frère Arymice, sur qui je fantasmais aussi souvent que je respirais. Alors bien sûr, il a fallu que Nathan me parle. Et il a donc fallu que par une suite d'événements dont je vous épargne les détails, je me retrouve à m'endormir contre son épaule, bercée par les battements de son coeur. Ça, ce fut le début d'une interminable suite de clichés revisités à notre manière, et qui me conduisit à mon irrémédiable perte.
Il était 5h du matin lorsque l'appel de l'aube fut plus fort que le reste. Lui, il avait encore à moitié la gueule de bois, mais il m'avait quand même pris la main, on avait zigzagué entre les sacs de couchage (on avait d'ailleurs découvert des couples absolument déconcertants emmitouflés dans les couvertures) et on s'était enfui, sans même prendre la peine de nous changer. On avait eu l'air bien beau, complètement débraillés, et à moitié à poils, aussi. Mais bon, il n'y avait pas un chat dans la rue, sauf bien sûr ce bon vieux Sev qui nous avait suivi en claudiquant tant bien que mal. On avait couru comme des dératés pour ne pas arriver en retard, Nathan avait bien failli se péter la gueule 2 ou 3 fois, à en perdre son caleçon, mais on avait réussi à arriver sans perdre des morceaux en chemin. Et là c'était comme il me l'avait promis : l'énorme soleil orangé qui se levait au-dessus du lac. Et en romantique que j'étais, ça m'avait conquise, et quand il m'avait tournée vers lui et qu'il s'était rapproché, je m'étais dit que j'étais en train de vivre le plus gros cliché de toute mon existence. Ce genre de situation n'est pas censée se produire dans la vie réelle, si ? Mais il m'avait embrassée, et il puait l'alcool, mais ses lèvres étaient douces, et chaudes, et envoutantes, pas du tout comme je me les étais imaginées, et ses mains, mon dieu ses mains... Sev était venu enrouler sa queue autour de mes jambes, et rien n'aurait pu être plus parfait.
J'avais trouvé en moi la force de repousser Arymice. Malgré le désir qui coulait dans mes veines et cette peur de l'interdit qui m'envoyait des pulses d'adrénaline à m'en faire perler de sueur. Parce que c'était tout simplement mal, parce que je sortais avec Nathan, et ce n'était pas le moment de me laisser aller à un simple désir physique. Jusqu'à ce que je sente le regard si perçant de Nathan, qui nous avait observé sans rien dire. Jusqu'à ce que je capte l'odeur musquée qu'il dégageait, cette même odeur que je percevais à chacun de nos ébats. Je pense qu'il n'a jamais compris que par le simple fait d'être resté là, il a relâché une bête féroce qui jamais, jamais ne sera assez rassasiée. Ce soir-là, c'était le début de la fin. Le début de cette luxure qui me poussait à laisser ces jumeaux partager mon corps, alors que mon âme toute entière était pourtant dévouée à Nathan. Le début de longues nuits à embrasser, mordre, griffer, haleter, gémir, soupirer, entre deux corps quasi-identiques dont moi seule sait encore différencier les détails les plus subtiles. Le début de cette addiction qui voulait toujours plus, qui me faisait me sentir comme une dépravée, mais sans aucune honte.
J'attends que quelqu'un me pousse. Et dans un autre cliché - le dernier -, je sais que je verrai au ralenti mon pied glisser contre le rebord, et que mon corps tombera en arrière. Nathan essaiera de m'attraper la main, mais les doigts moites, il finira par me lâcher, pendant qu'Arymice récupèrera son air de dédain. Prenez-moi.
Reste avec moi pour toujours,
sous n'importe quelle forme - rends-moi folle -
mais ne m'abandonne pas dans cet abîme
dans lequel je ne peux pas te trouver.
— 01h23
sous n'importe quelle forme - rends-moi folle -
mais ne m'abandonne pas dans cet abîme
dans lequel je ne peux pas te trouver.
— 01h23